Pour accompagner chaque saison de création, Odessa souhaite solliciter des auteurs et leur donner carte blanche pour réfléchir sur l'imaginaire de la collection en cours. Le thème qui accompagne l'été est la Mer. N'hésitez pas à nous écrire si vous vous sentez inspiré. 


De la Mer

  Barthélemy l'Anglais, Livre des propriétés des choses. XVe  siècle. Trad. Jean Corbichon.  Manuscrit sur parchemin (40,5 x 30 cm)  BNF, Manuscrits, français 9140, f. 226v 

Barthélemy l'Anglais, Livre des propriétés des choses. XVe
 siècle. Trad. Jean Corbichon. 
Manuscrit sur parchemin (40,5 x 30 cm) 
BNF, Manuscrits, français 9140, f. 226v 

« Même si je ne suis pas à ma table, leurs figures mouvantes ne cessent de me hanter. C’est en moi comme les mouvements ressassés, prévisibles, sans cesse imprévus, de l’eau profonde qui enlace, gifle, submerge, met à nu […] puis caresse doucement les roches de granit rose, ruisselantes, polies par les remous frangés d’écume. » (Alain Robbe-Grillet, Les derniers jours de Corinthe).

Le chalet de mes grands-parents était joliment situé sur le bord du Fleuve. La maison était toute petite et un peu biscornue, mais personne ne s’en souciait. Pour nous, la maison était d’abord une grande fenêtre, comme un œil immense, tourné vers l’eau. L’été s’étirait, puis passait, à regarder le Fleuve. Parfois du coin de l’œil, en jouant aux cartes, en jardinant ; parfois directement, lorsque nous nous asseyions sur la galerie en silence, ou lorsque nous marchions sur la grève.

Lorsque je ferme les yeux et que je me remémore de ces étés, c’est d’abord cette mer que je vois. Même encore aujourd’hui, je crois que je ne l’ai jamais quittée du regard. J’ai bien fait autre chose, mais il me semble que ce fut toujours en attendant de la retrouver.

« Les dieux et les hommes l'appellent Aphrodite, parce qu'elle naquit de l'écume ; Cythérée à la belle couronne, parce qu'elle s'approcha de Cythère ; Cypris, parce qu'elle parut pour la première fois sur les rivages de Chypre ; amie de la volupté, en souvenir de son origine. Dès sa naissance, lorsqu'elle allait prendre sa place dans l'assemblée des dieux, l'Amour (Éros) et le bel Himéros (le Désir) marchèrent à sa suite. Elle eut dès l'abord en partage, entre tous les immortels et tous les humains, les entretiens séducteurs, les ris gracieux, les doux mensonges, les charmes, les douceurs de l'amour. » (Hésiode, La Théogonie).

La beauté est fille de la mer, comme Vénus est née de l’écume. Aussi, n’avons-nous pas fini de nous émerveiller de l’eau, de son mouvement, tout comme de ses objets aquatiques qui portent encore une origine presque divine. Ils paraissent développer l’esthétique la plus singulière – étrange parfois –, mais la plus pure et la plus ancienne qui soit. Une esthétique naturelle et hors du temps.

La mer paraît avoir ses entrées en nous, atteindre les recoins secrets de notre être, renvoyer à notre propre origine. Elle nous fascine, comme presque tout dans la vie, de nous échapper. Aussi, conservons-nous ces petits objets trouvés à la mer comme des bijoux. Nous les manipulons comme des choses précieuses. Parfois nous les portons à notre oreille.  

Je me rappelle vaguement, j’avais 5 ans, d’avoir trouvé sur le bord du Fleuve un coquillage et moins un coquillage que la coquille d’un escargot de mer, probablement. Pour un enfant, l’affaire est sans importance : trouvée sur la plage, la chose venait nécessairement de la mer, elle était donc mystérieuse, et possédait quelque étrange propriété. On m’avait dit que la mer, souvent, se révélait prisonnière de ces architectures dédaléennes. J’ai donc posé ma petite oreille près de l’ouverture. J’ai fermé les yeux et j’ai écouté. J’ai entendu. J’ai appris depuis que la mer n’était pas prise dans le coquillage, mais qu’en fait, elle logeait dans notre oreille, en nous.

Maxime Coulombe

Maxime Coulombe est professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université Laval